Spahis, en avant : Premier chapitre.

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Vers l’inconnu

Notre Dame de la Garde disparaît lentement dans le soleil couchant. Tous les regards fixent avec intensité notre Bonne Mère, dernière image de cette France que beaucoup ne reverront jamais.

Sur la mer qui commence à s’agiter, un vieux rafiot, le "Lamoricière", tangue en direction de l’Afrique, craquant de partout, comme si la vieille carcasse préparait son prochain naufrage, sa disparition qui fera plusieurs centaines de morts.

Ses machines poussives nous éloignent d’une France vaincue, asservie, en partie occupée, désespérée.

Chacun de nous s’est d’abord arraché à sa maison, aux bras des êtres chers, car il est dur, à dix-huit ans, de se séparer de ceux qu’on aime, de partir vers l’inconnu, vers l’aventure. Je suis un de ceux-là, trop jeune pour avoir participé à la "drôle de guerre", à la défaite, mais déjà mûr pour les prochaines déportations en Allemagne ou pour la résistance à l’ennemi, prêt à tous les coups durs pour rejoindre ce jeune général qui, à Londres, organise la riposte.

En Gironde, zone occupée, s’est déjà mis en place, en cette fin 1941, un organisme chargé de faciliter le passage en zone libre des jeunes qui désirent rejoindre l’armée d’Afrique. Un gendarme de St Savin m’a dirigé vers Bordeaux où, dans les locaux de la mairie, quelqu’un m’a remis un "Ausweis" authentifié par un cachet portant l’aigle à la croix gammée. On m’a conduit à la gare, offert un billet de chemin de fer et embarqué dans un wagon de 3ème classe. Nous sommes plusieurs sur les banquettes en bois, tous aussi jeunes, tous munis du même laissez-passer, tous ayant reçu la consigne de se présenter à la caserne d’Agen.

Les papiers sont authentiques ou bien imités car les allemands qui surveillent la ligne de démarcation, en gare de Langon, nous laissent passer avec des "gut, gut" épanouis.

Avant de nous remettre l’uniforme bleu horizon et les bandes molletières qu’avaient portés nos aînés de la guerre de 14, fonds de magasin rescapés de la défaite de 1940, on nous propose un contrat d’engagement. Enthousiaste comme on l’est à cet âge, je désire "en prendre" pour cinq ans, mais le vieux sous-officier a bien du mal à me persuader que trois ans, c’est déjà beaucoup. C’est un sage.

La troupe grossit un peu chaque jour. Nous sommes environ cent vingt. On nous dirige alors sur le camp Ste Marthe à Marseille, camp de transit d’où partent les militaires qu’on embarque pour les colonies.

Là encore, l’ingéniosité des français fait merveille. Il n’est pas question d’envoyer en Afrique des jeunes soldats pour renforcer une armée peu sûre, obéissant à Pétain pour l’instant, mais qui un jour pourrait bien passer à l’ennemi, ce de Gaulle qui s’agite décidément beaucoup à Londres. Or, souvenez vous, les anglais, pour s’installer en Syrie, en avaient chassé les occupants dont les chefs étaient restés fidèles au gouvernement de Vichy. Plus de 20.000 d’entre eux avaient été refoulés vers la France, dont un grand nombre appartenaient à des régiments issus d’Afrique du Nord. Il suffisait donc de revêtir les jeunes de vieux uniformes, kakis cette fois, avec les écussons de ces régiments qui avaient résisté aux anglais. En cas d’interrogations par les commissions d’armistice, nous devions relater brièvement notre "glorieuse" résistance aux britanniques. C’est ainsi que, au garde-à-vous, je subis l’inspection de quelques officiers allemands rutilants, flanqués de leurs alliés italiens, bersagliers à la plume victorieuse, beaux militaires bombant le torse, richement médaillés, fiers de contrôler ces pouilleux de français.


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